- 28 juil.
Famine et épigénétique : ce que révèle l’hiver de la faim néerlandais
- 💕Peggy Transgénérationnel
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L’hiver de la faim néerlandais de 1944-1945 constitue une situation historique exceptionnelle pour étudier les effets d’une famine vécue pendant la grossesse. Plusieurs décennies plus tard, certaines personnes exposées avant leur naissance présentaient des différences de méthylation de l’ADN. Ces résultats suggèrent qu’un environnement prénatal défavorable peut être associé à des différences biologiques encore détectables plusieurs décennies plus tard, mais ils ne prouvent pas qu’un traumatisme se transmet automatiquement aux générations suivantes.
Une expérience vécue avant votre naissance peut-elle laisser une trace durable dans votre organisme ? Cette question se trouve au cœur de nombreuses réflexions sur l’épigénétique et les transmissions familiales.
L’hiver de la faim néerlandais constitue l’un des épisodes les plus étudiés pour tenter d’y répondre. Pendant les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, des milliers de personnes ont subi une famine sévère dans l’ouest des Pays-Bas. Parmi elles se trouvaient des femmes enceintes, dont les enfants se développaient dans un environnement profondément marqué par la sous-nutrition.
Plusieurs décennies plus tard, des chercheurs ont observé chez certaines de ces personnes des différences de méthylation de l’ADN. Ces résultats ont parfois été présentés comme une preuve que les traumatismes peuvent se transmettre biologiquement. La réalité scientifique est pourtant plus nuancée.
Pour comprendre ce que ces études révèlent réellement, il faut distinguer l’exposition directe pendant la grossesse, les effets intergénérationnels et la transmission transgénérationnelle au sens strict. Nous allons donc examiner les faits, les découvertes et les limites de cette recherche, sans minimiser son importance ni lui faire dire davantage que ce qu’elle démontre.
Qu’est-ce que l’hiver de la faim néerlandais ?
Une famine survenue pendant les derniers mois de la guerre
L’hiver de la faim néerlandais, appelé Hongerwinter aux Pays-Bas, désigne la famine qui a touché l’ouest du pays entre novembre 1944 et mai 1945, pendant les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale. Une partie du territoire était encore occupée par l’Allemagne nazie, tandis que l’acheminement des denrées vers les grandes villes était devenu extrêmement difficile.
Le 17 septembre 1944, le gouvernement néerlandais en exil a appelé les cheminots à la grève afin de soutenir l’opération Market Garden. Après l’échec de l’offensive alliée, les autorités allemandes ont temporairement bloqué le transport de nourriture vers l’ouest du pays. La poursuite de la grève, le manque de carburant, l’hiver rigoureux et la désorganisation générale ont ensuite aggravé les difficultés d’approvisionnement.
À partir de la fin du mois de novembre 1944, les rations officielles sont descendues sous les 1 000 kilocalories par jour. Pendant la période étudiée, elles atteignaient en moyenne environ 667 kilocalories quotidiennes et sont tombées autour de 500 kilocalories au printemps 1945. À Amsterdam, Rotterdam, La Haye et dans d’autres villes de l’ouest, certaines familles ont dû se tourner vers des aliments de survie, notamment les betteraves et les bulbes de tulipes.
Des femmes enceintes et des enfants directement exposés
Parmi la population touchée se trouvaient des femmes enceintes à différents stades de leur grossesse. Les enfants qu’elles portaient ont donc été directement exposés, avant leur naissance, à un environnement marqué par une sous-nutrition sévère.
Cette précision est essentielle : les chercheurs n’étudient pas ici un souvenir ancestral transmis à distance, mais les conséquences possibles d’une exposition prénatale réelle. En suivant ces enfants plusieurs décennies plus tard, ils ont pu rechercher d’éventuels effets durables sur leur santé et sur certains marqueurs épigénétiques.
Pourquoi cette famine est-elle devenue une expérience naturelle pour les chercheurs ?
Une exposition brutale, limitée dans le temps et documentée
L’hiver de la faim néerlandais représente une situation rare pour la recherche. La famine s’est déroulée sur une période précise et les rations distribuées dans les villes concernées étaient enregistrées. Les chercheurs ont ainsi pu déterminer quelles grossesses avaient été exposées et à quel stade : autour de la conception, au début, au milieu ou à la fin de la grossesse.
Les registres hospitaliers, restés accessibles malgré la guerre, contenaient aussi des informations sur la grossesse, le poids et la taille du bébé, ainsi que le poids du placenta. Ces données ont ensuite été rapprochées d’examens réalisés plusieurs décennies plus tard.
Des études familiales suivies pendant plusieurs décennies
Plusieurs dispositifs de recherche ont été constitués à partir de l’hiver de la faim néerlandais. Les travaux épigénétiques de 2008, 2014, 2018 et 2024 présentés dans cet article reposent sur la Dutch Hunger Winter Families Study, qui est distincte de la Dutch Famine Birth Cohort menée à Amsterdam.
La Dutch Hunger Winter Families Study a été constituée à partir des registres obstétricaux de trois établissements situés dans des villes touchées par la famine. Elle réunit des personnes exposées pendant leur développement prénatal, des témoins nés dans les mêmes établissements avant ou après la famine et, lorsque cela était possible, un membre de leur fratrie de même sexe qui n’avait pas été exposé pendant son propre développement prénatal.
Cette organisation permet d’étudier les effets possibles de la sous-nutrition prénatale selon le moment de l’exposition. Elle ne transforme pas l’événement en expérimentation contrôlée : les chercheurs observent une catastrophe historique qu’ils n’ont ni provoquée ni répartie au hasard.
L’intérêt des frères et sœurs non exposés
Dans plusieurs analyses épigénétiques, les personnes exposées ont été comparées à un membre de leur fratrie, de même sexe, qui n’avait pas été exposé pendant son développement prénatal. Ce choix permet de rapprocher des personnes partageant une partie de leur patrimoine génétique, de leur histoire familiale et de leur environnement d’origine.
Cette comparaison ne supprime pas tous les biais possibles, mais elle limite l’influence de certains facteurs familiaux qui pourraient autrement compliquer l’interprétation des résultats.
Repères pour comprendre les études
Type : cohorte humaine et expérience naturelle
Exposition : famine pendant la grossesse
Comparaisons : personnes exposées, témoins et parfois frères ou sœurs
Conclusion possible : association durable
Conclusion impossible : preuve automatique d’une transmission transgénérationnelle
Que révèle l’étude fondatrice publiée en 2008 ?
Le gène IGF2 et son rôle dans la croissance
En 2008, une équipe de chercheurs néerlandais s’est intéressée à une région particulière du gène IGF2, pour Insulin-like Growth Factor 2. Ce gène intervient notamment dans la croissance et le développement avant la naissance. Il ne s’agit donc ni d’un « gène du traumatisme » ni d’un gène qui conserverait le souvenir de la famine.
IGF2 possède toutefois une caractéristique intéressante pour les chercheurs : il est soumis à ce que l’on appelle l’empreinte génomique. Cela signifie que les deux copies héritées des parents ne sont pas régulées de la même manière. Certaines marques épigénétiques participent à cette régulation et se mettent en place très tôt, notamment autour de la conception.
Les chercheurs ont donc voulu savoir si une sous-nutrition sévère vécue pendant cette période sensible pouvait être associée, plusieurs décennies plus tard, à une différence mesurable dans la méthylation de cette région.
Une différence encore visible environ soixante ans plus tard
L’étude a comparé 60 personnes conçues pendant la famine à 60 frères ou sœurs de même sexe qui n’avaient pas été exposés pendant leur développement prénatal. Les participants avaient alors près de soixante ans.
Les chercheurs ont observé que la méthylation de la région étudiée du gène IGF2 était en moyenne 5,2 % plus faible chez les personnes exposées autour de la conception. Cette différence de 5,2 % correspondait à une moyenne observée à l’échelle du groupe. Elle ne permettait pas de prévoir le profil de méthylation de chaque personne prise individuellement.
En revanche, aucune différence comparable n’a été observée chez les personnes exposées uniquement à la fin de la grossesse. Ce résultat suggère que le moment de l’exposition pourrait être déterminant : la période autour de la conception semble particulièrement sensible pour la mise en place de certaines marques épigénétiques.
Il est néanmoins essentiel de bien comprendre la portée de cette découverte. Les chercheurs ont mis en évidence une association entre l’exposition à la famine et une différence de méthylation. Ils n’ont pas découvert un souvenir de la faim inscrit dans l’ADN, ni démontré que cette différence provoquait nécessairement une maladie, un comportement ou une difficulté émotionnelle.
Pourquoi cette étude a-t-elle marqué la recherche épigénétique ?
L’étude fondatrice publiée en 2008 dans la revue PNAS a marqué la recherche parce qu’elle apportait l’un des premiers résultats humains suggérant qu’un environnement vécu au tout début du développement pouvait être associé à une différence épigénétique encore détectable plusieurs décennies plus tard.
Sa méthodologie présentait aussi plusieurs forces : l’exposition était historiquement documentée, les participants avaient été exposés à un moment identifiable de leur développement et les comparaisons avec leurs propres frères ou sœurs limitaient une partie des différences génétiques et familiales.
Cette étude ne prouve pas, à elle seule, que l’environnement a directement causé la modification observée ni que celle-ci explique les problèmes de santé retrouvés chez certaines personnes. Elle constitue cependant une étape importante : elle montre qu’une expérience prénatale peut être associée à une empreinte biologique durable, sans modifier la séquence même de l’ADN.
Comment les études de 2014 et 2018 ont-elles approfondi ces résultats ?
Une analyse plus large du génome en 2014
L’étude de 2008 s’était concentrée sur une région précise du gène IGF2. En 2014, la même équipe a élargi ses recherches afin d’observer si l’exposition à la famine autour de la conception pouvait être associée à des différences de méthylation dans d’autres régions du génome.
Les chercheurs ont étudié environ 1,2 million de sites de méthylation chez 24 personnes exposées au début de la grossesse et leurs 24 frères ou sœurs de même sexe non exposés. Ils ont identifié 181 régions présentant des différences statistiquement associées à la famine prénatale. Les écarts étaient généralement modestes, avec une différence médiane d’environ 4,6 % entre les membres des fratries.
Certaines régions ont ensuite été vérifiées par une autre méthode et les analyses étendues à 60 paires de frères et sœurs. Six régions proches de gènes impliqués dans la croissance, la régulation de l’insuline et le métabolisme des lipides ont été examinées plus précisément.
L’analyse épigénétique à l’échelle du génome publiée en 2014 a également renforcé une observation déjà apparue avec IGF2 : le moment de l’exposition semble déterminant. Les différences étaient principalement retrouvées chez les personnes conçues pendant les premiers mois de la famine.
L’étude de 2018 sur la santé métabolique
En 2018, les chercheurs ont cherché à savoir si certaines différences de méthylation pouvaient participer au lien observé entre l’exposition prénatale à la famine et la santé métabolique à l’âge adulte.
L’étude a porté sur 422 personnes exposées avant leur naissance et 463 témoins, dont des frères ou sœurs non exposés. Les analyses ont suggéré que plusieurs sites de méthylation pouvaient contribuer statistiquement à l’association entre la famine prénatale, un indice de masse corporelle plus élevé et des concentrations plus importantes de triglycérides.
En revanche, cette médiation n’a pas été retrouvée pour le glucose. L’étude de 2018 sur la méthylation et la santé métabolique propose donc un mécanisme possible, mais ne démontre pas qu’une marque épigénétique unique expliquerait toutes les conséquences métaboliques observées.
Une étude familiale encore suivie aujourd’hui
Les participantes et participants de la Dutch Hunger Winter Families Study continuent de faire l’objet de nouvelles analyses. En 2024, une étude portant sur 951 personnes a observé, à l’échelle du groupe, un rythme de vieillissement biologique plus rapide chez celles qui avaient été exposées à la famine avant leur naissance.
Ces résultats confirment l’intérêt de cette étude familiale et de son suivi sur plusieurs décennies. Ils doivent néanmoins être interprétés avec les mêmes précautions que les travaux précédents : ils mettent en évidence une association statistique entre une exposition prénatale et certains marqueurs biologiques, et non un destin individuel programmé par la famine.
Que signifie réellement une différence de méthylation de l’ADN ?
L’ADN n’a pas été réécrit
La méthylation de l’ADN correspond à l’ajout de petits groupements chimiques sur certaines zones de la molécule. Elle ne change pas la succession des lettres qui composent le code génétique. Autrement dit, les personnes exposées à la famine ne possédaient pas un gène IGF2 différent de celui de leurs frères ou sœurs.
Ces marques participent à la manière dont certaines régions de l’ADN deviennent plus ou moins accessibles aux mécanismes chargés de lire les gènes. Selon leur emplacement, elles peuvent contribuer à moduler leur activité. Cela ne signifie toutefois pas qu’un gène est systématiquement « allumé » ou « éteint » dès qu’une différence de méthylation est observée.
Pour replacer cette découverte dans un cadre plus large, il est utile de comprendre ce que l’épigénétique permet réellement de dire sur la transmission des traumatismes, mais aussi ce qu’elle ne permet pas encore d’affirmer.
Une différence de méthylation ne signifie pas automatiquement maladie
Une différence statistique entre deux groupes ne suffit pas à démontrer qu’elle provoque une maladie ou une difficulté particulière. Plusieurs étapes doivent être distinguées :
la présence d’une différence de méthylation ;
son influence éventuelle sur l’activité du gène ;
les conséquences biologiques qui pourraient en résulter ;
les effets réellement observables sur la santé.
Dans l’étude de 2008, les chercheurs ont mesuré une différence sur une région précise d’IGF2. Ils n’ont pas démontré que cette seule différence expliquait directement les problèmes métaboliques observés chez certaines personnes exposées.
Le sang ne représente pas tous les organes
Les mesures ont été effectuées à partir d’échantillons sanguins. Or, les profils de méthylation varient selon les cellules et les tissus. Une différence observée dans le sang ne permet donc pas d’affirmer que la même modification est présente de manière identique dans le cerveau, le foie ou l’ensemble de l’organisme.
Ces résultats constituent des indices biologiques importants. Ils doivent néanmoins être interprétés comme une pièce du puzzle, et non comme la preuve qu’une expérience prénatale aurait inscrit un destin précis dans le corps.
Quels effets à long terme ont été observés chez les personnes exposées ?
Une santé métabolique étudiée pendant plusieurs décennies
Les recherches consacrées à l’hiver de la faim ne se sont pas limitées à la méthylation de l’ADN. Les scientifiques ont également étudié la santé des personnes exposées pendant leur développement prénatal, notamment leur tolérance au glucose, leur poids, leur profil lipidique et certains facteurs de risque cardiovasculaire.
Plusieurs analyses ont observé une moins bonne tolérance au glucose chez les adultes exposés pendant la grossesse. Les personnes exposées au début de la gestation présentaient aussi, dans certaines études, un indice de masse corporelle plus élevé, davantage d’obésité et un profil lipidique considéré comme plus défavorable.
Ces résultats ne signifient pas que toutes les personnes exposées ont développé un diabète, une maladie cardiovasculaire ou un surpoids. Ils indiquent que certains résultats de santé apparaissaient plus fréquemment dans les groupes exposés que dans les groupes de comparaison.
Le moment de l’exposition semble compter
Une exposition au début de la gestation a notamment été associée à davantage d’obésité, à un profil lipidique plus défavorable et à une fréquence plus élevée de maladies coronariennes. Une moins bonne tolérance au glucose a, quant à elle, été observée après une exposition à différents stades de la grossesse.
Ces différences peuvent s’expliquer par le fait que les organes et les systèmes biologiques ne se développent pas tous au même moment. Une période de sous-nutrition peut donc ne pas avoir les mêmes conséquences selon l’étape du développement fœtal concernée.
Une association n’écrit pas un destin individuel
Les études portent sur des tendances observées dans des groupes. Elles ne permettent pas de prédire précisément la santé d’une personne à partir de son exposition prénatale.
Après leur naissance, les participantes et participants ont connu des alimentations, des conditions sociales, des habitudes de vie et des événements très différents. Leur patrimoine génétique variait également. L’exposition à la famine constitue donc un facteur possible parmi de nombreux autres, et non une programmation irréversible de leur avenir.
Cette étude prouve-t-elle une transmission transgénérationnelle ?
L’enfant était directement exposé pendant la grossesse
Les personnes étudiées ne sont pas nées plusieurs générations après la famine. Elles se développaient dans l’utérus au moment où leur mère subissait une sous-nutrition sévère. Leur organisme recevait donc directement moins de nutriments pendant une période déterminante de sa construction.
Les différences de méthylation observées plusieurs décennies plus tard peuvent ainsi être décrites comme les traces possibles d’une exposition prénatale. Il serait en revanche inexact d’affirmer que ces personnes ont hérité d’un souvenir de famine transmis par leurs ancêtres.
Cette nuance permet de distinguer une exposition biologique directe d’une transmission qui traverserait réellement plusieurs générations.
Que représentent les générations F0, F1, F2 et F3 ?
Dans le vocabulaire scientifique, les générations sont souvent représentées par la lettre F :
F0 désigne la génération initialement exposée, ici la femme enceinte ;
F1 correspond à l’enfant qu’elle porte ;
F2 correspond aux futurs enfants de cet enfant ;
F3 représente la génération suivante.
Lorsqu’une femme enceinte est exposée à une famine, la génération F1 est directement concernée, puisque le fœtus se développe dans son organisme. Mais les cellules reproductrices présentes chez ce fœtus, à l’origine d’une éventuelle génération F2, peuvent également être exposées.
Pour cette raison, après une exposition maternelle pendant la grossesse, la génération F3 est généralement considérée comme la première génération qui n’a subi aucune exposition biologique directe à l’événement initial.
La situation est différente lorsqu’un homme est exposé avant la conception. Ses cellules germinales peuvent être directement exposées. L’enfant F1 conçu à partir de l’une de ces cellules n’a pas lui-même été directement exposé à la famine, mais les effets éventuellement observés chez F1 sont généralement qualifiés d’intergénérationnels. La génération F2 constitue alors la première génération transgénérationnelle au sens scientifique strict.
Intergénérationnel ou transgénérationnel ?
Les effets observés chez les enfants développés pendant la famine relèvent donc principalement d’une exposition prénatale et d’un phénomène intergénérationnel.
Pour démontrer une véritable transmission épigénétique transgénérationnelle, il faudrait notamment montrer qu’une information épigénétique :
persiste dans les cellules reproductrices ;
échappe aux mécanismes naturels de reprogrammation qui surviennent lors de la reproduction ;
se retrouve dans une génération non exposée ;
produit un effet mesurable indépendamment de la génétique et de l’environnement familial.
Cette démonstration est particulièrement difficile chez l’être humain.
Que sait-on des petits-enfants ?
Certaines recherches ont exploré la santé des générations suivantes de familles touchées par l’hiver de la faim. Elles ont parfois observé des différences entre certains groupes, mais ces résultats ne suffisent pas à prouver qu’une marque épigénétique précise a traversé les cellules reproductrices et provoqué ces effets.
Les habitudes alimentaires, les conditions de vie, le milieu social, la grossesse de la génération suivante, les comportements familiaux et les différences génétiques peuvent également intervenir.
L’hiver de la faim apporte donc des données solides en faveur d’effets durables associés à une exposition prénatale. Il ne démontre pas encore que la famine a été transmise biologiquement, par l’épigénétique, aux générations qui ne l’ont jamais directement vécue.
Quel pont peut-on faire avec le transgénérationnel ?
Une dimension biologique possible, mais partielle
Les études sur l’hiver de la faim montrent qu’un environnement vécu pendant la grossesse peut être associé à des effets biologiques durables chez l’enfant directement exposé. Elles ouvrent donc une piste importante : certains événements familiaux peuvent avoir des conséquences qui dépassent la personne qui les a vécus.
Cette dimension biologique reste toutefois partielle. Elle ne suffit pas à expliquer la manière dont une famine, une guerre, un exil ou une perte peuvent continuer à influencer une famille plusieurs décennies plus tard.
L’épigénétique étudie certains mécanismes moléculaires. Le transgénérationnel s’intéresse plus largement aux différentes formes d’héritage qui peuvent circuler au sein d’une lignée.
Cette étude apporte ainsi une pièce possible à un ensemble beaucoup plus vaste, que l’on peut explorer à travers les différentes formes d’héritage transgénérationnel.
Les autres voies de transmission familiale
Après une famine, une famille peut transmettre bien autre chose que des marqueurs biologiques. Le rapport à la nourriture, la peur du manque, la nécessité de conserver, la difficulté à jeter ou le besoin d’anticiper en permanence peuvent aussi se transmettre par les comportements et l’éducation.
Les générations suivantes peuvent également recevoir :
des récits familiaux répétés ;
des silences autour de certains événements ;
des habitudes de survie devenues inutiles ;
une relation particulière à la sécurité ou à l’argent ;
des peurs apprises en observant les adultes ;
un contexte social, économique et culturel durablement fragilisé.
Ces transmissions ne sont pas moins réelles parce qu’elles ne sont pas biologiques. Elles empruntent simplement d’autres chemins.
Partir des faits avant d’ouvrir une hypothèse
Une lecture transgénérationnelle prudente commence toujours par distinguer ce qui est documenté de ce qui est interprété.
Avant de relier une difficulté actuelle à une famine, une guerre ou un événement vécu par la lignée, il est donc essentiel d’explorer les faits et les archives de son histoire familiale.
Les dates, les lieux, les déplacements, les pertes et les conditions de vie permettent de poser un cadre réel. Les ressentis, les répétitions et les symboliques peuvent ensuite être observés comme des pistes de compréhension, sans être transformés en certitudes.
L’objectif n’est pas d’attribuer chaque difficulté à un ancêtre, mais de mieux comprendre les différentes voies par lesquelles une histoire familiale peut continuer à influencer le présent.
Quelles sont les limites de ces études ?
Une expérience naturelle, mais pas une expérimentation contrôlée
L’hiver de la faim offre des conditions de recherche exceptionnelles, mais les scientifiques n’ont évidemment pas réparti les personnes au hasard entre un groupe exposé et un groupe non exposé. D’autres différences peuvent donc avoir influencé les résultats : état de santé des mères, conditions sociales, stress lié à la guerre, infections ou déplacements.
La comparaison avec des frères ou sœurs réduit certains biais, sans les supprimer entièrement.
Des marques mesurées plusieurs décennies plus tard
Les prélèvements épigénétiques ont été réalisés environ soixante ans après la famine. Entre l’exposition prénatale et ces analyses, les participantes et participants ont connu des environnements, des alimentations, des maladies et des habitudes de vie différents.
Il reste donc difficile d’attribuer chaque différence observée à la seule famine.
Des effets modestes et variables
Les différences de méthylation observées étaient généralement modestes, et les résultats de santé associés n’étaient pas identiques chez toutes les personnes. Une association statistique à l’échelle d’un groupe ne permet pas de déterminer le parcours biologique ou émotionnel d’un individu.
Une transmission transgénérationnelle humaine toujours débattue
Une analyse critique récente sur les promesses et les excès du “tout épigénétique” rappelle que les études humaines doivent composer avec la diversité génétique, les héritages culturels, la taille limitée des cohortes et les mécanismes de reprogrammation épigénétique liés à la reproduction.
Une lecture transgénérationnelle qui distingue les faits, les ressentis et les hypothèses évite justement de transformer un résultat scientifique en explication absolue de l’histoire d’une personne.
Les études sur l’hiver de la faim sont donc précieuses pour comprendre la programmation prénatale. Elles ne constituent pas une preuve générale que les traumatismes familiaux sont biologiquement transmis à toutes les générations suivantes.
À retenir
L’hiver de la faim néerlandais constitue l’une des expériences naturelles humaines les plus importantes pour comprendre les effets durables de l’environnement prénatal.
Les différentes études présentées dans cet article indiquent que :
les enfants étudiés avaient été directement exposés à la famine pendant leur développement dans l’utérus ;
certaines différences de méthylation de l’ADN étaient encore détectables près de soixante ans plus tard ;
ces marques ne correspondent pas à une modification de la séquence génétique ;
le moment de l’exposition, notamment autour de la conception, semble jouer un rôle important ;
les résultats soutiennent l’existence possible d’une programmation biologique prénatale durable ;
ils ne prouvent pas qu’un souvenir, une émotion ou un traumatisme a été encodé dans les gènes ;
ils ne démontrent pas non plus une transmission épigénétique automatique aux générations qui n’ont pas été directement exposées.
Cette recherche apporte donc une piste scientifique précieuse, mais elle ne suffit pas à expliquer à elle seule l’ensemble des transmissions familiales.
FAQ – Questions fréquentes sur l’hiver de la faim et l’épigénétique
Qu’est-ce que l’hiver de la faim néerlandais ?
L’hiver de la faim néerlandais, ou Hongerwinter, est une famine qui a touché principalement l’ouest des Pays-Bas entre novembre 1944 et mai 1945. Les rations alimentaires ont fortement diminué pendant les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale. Les femmes enceintes et les enfants qu’elles portaient ont été directement exposés à cette sous-nutrition.
Qu’a découvert l’étude épigénétique publiée en 2008 ?
Les chercheurs ont observé une méthylation moyenne plus faible d’une région du gène IGF2 chez des personnes conçues pendant la famine, comparées à leurs frères ou sœurs non exposés pendant leur développement prénatal. Cette différence était encore détectable près de soixante ans après l’événement.
La famine a-t-elle modifié l’ADN des enfants ?
La séquence de leur ADN n’a pas été modifiée. Les études ont observé des différences de méthylation, c’est-à-dire des marques chimiques participant à la régulation de certaines régions du génome. Une différence de méthylation ne signifie pas automatiquement qu’un gène fonctionne différemment ni qu’une maladie va apparaître.
Cette étude prouve-t-elle que les traumatismes se transmettent biologiquement ?
Non. Les personnes étudiées avaient été directement exposées à la famine pendant leur développement dans l’utérus. L’étude montre qu’un environnement prénatal peut être associé à des effets biologiques durables. Elle ne démontre pas qu’un traumatisme psychologique se transmet automatiquement par l’épigénétique aux générations suivantes.
S’agit-il d’une transmission intergénérationnelle ou transgénérationnelle ?
Les résultats concernant les enfants développés pendant la famine relèvent principalement d’une exposition prénatale directe et d’effets intergénérationnels. Après une exposition maternelle pendant la grossesse, la génération F3 est généralement considérée comme la première génération entièrement non exposée au sens biologique.
Les petits-enfants des femmes exposées ont-ils également été affectés ?
Certaines recherches ont étudié la santé des générations suivantes et ont parfois observé des différences entre certains groupes. Cependant, ces résultats ne permettent pas de démontrer qu’une marque épigénétique précise a traversé les cellules reproductrices et provoqué directement les effets observés. L’environnement familial, les habitudes alimentaires, les conditions sociales et la génétique peuvent aussi intervenir.
Sources et repères scientifiques
Les principales données présentées dans cet article s’appuient sur les publications suivantes :
Cohort Profile: The Dutch Hunger Winter Families Study, Lumey et al., International Journal of Epidemiology, 2007 : constitution de l’étude familiale, sélection des personnes exposées et méthodologie de comparaison avec les témoins et les membres de leur fratrie.
Persistent epigenetic differences associated with prenatal exposure to famine in humans, Heijmans et al., PNAS, 2008 : étude fondatrice sur les différences de méthylation observées dans une région du gène IGF2.
DNA methylation signatures link prenatal famine exposure to growth and metabolism, Tobi et al., Nature Communications, 2014 : analyse élargie des différences de méthylation associées à l’exposition prénatale à la famine.
DNA methylation as a mediator of the association between prenatal adversity and risk factors for metabolic disease, Tobi et al., Science Advances, 2018 : étude des relations possibles entre l’exposition prénatale, la méthylation de l’ADN et certains facteurs de risque métabolique.
The Dutch famine and its long-term consequences for adult health, Roseboom et al., 2006 : synthèse des effets à long terme observés sur la santé métabolique et cardiovasculaire.
Accelerated biological aging six decades after prenatal famine exposure, Cheng et al., PNAS, 2024 : étude portant sur le vieillissement biologique de 951 personnes appartenant à la Dutch Hunger Winter Families Study.
A critical view on transgenerational epigenetic inheritance in humans, Horsthemke, Nature Communications, 2018 : analyse critique des preuves et des limites de la transmission épigénétique transgénérationnelle chez l’être humain.
Promesses et excès du « tout épigénétique », Médecine/Sciences, 2024 : analyse critique francophone des interprétations excessives de l’épigénétique et des difficultés propres aux études humaines.
Continuer à explorer votre histoire familiale
Cette étude montre combien il est important de distinguer ce qui est scientifiquement observé, ce qui appartient à l’histoire familiale et ce qui reste une hypothèse de compréhension.
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